Yves Le Moing
Montedidio – Erri de Luca
Montedidio est de ces livres qui peuvent vous poursuivre longtemps. Le sillon qu’il creuse s’approfondit parfois, parfois dérive vers d’autres sillons… il est inépuisable.
Montedidio est le quartier de Naples où vit l’enfant du roman qu’Erri De Luca a situé dans les années 50. Naples qui est la vie elle-même, qui est le monde : « en dehors de Naples, en Amérique, un jeune homme a été fait Président », nous annonce-t-on. Naples est la patrie où ce jeune garçon va grandir sous notre regard.
C’est un texte initiatique, comment l’enfant se mue en un jeune homme, comment il prend son envol. Il s’éloigne de son univers malade – sa mère va mourir, son ami Rafaniello est bossu, lui-même n’a qu’un œil valide – pour s’en aller vers son âge, ses premières amours. Il est le scrutateur méticuleux – il écrit sur un rouleau de papier les événements de sa jeunesse – de sa condition humaine. Évidemment on s’attache à lui, à ce « je », on est même sous son emprise dont on ne décrochera partiellement que lorsque lui-même coupera les liens qui le relient encore à sa vie d’enfant pauvre, à son quartier, son monde, donc. Erri De Luca nous permet d’accéder à cette maturation, en nous invitant, tantôt à nous approcher de l’âme de ce jeune ouvrier, tantôt à prendre de la distance, en planant au-dessus de Montedidio. Par ce jeu constant d’éloignement-rapprochement, il saisit les moments-clé du quotidien sans jamais être inquisiteur, lui laissant son espace vital.
Texte initiatique certes, mais surtout texte de la délivrance, délivrance d’un état d’enfance qui s’accommode mal des désirs et des rêves. L’enfance du héros de De Luca n’est pas heureuse. Elle est heurtée, se brise sur la dureté du quotidien, les bassesses et la vilénie, elle s’interroge et se rattache désespérément à ce qui peut faire sens et à ce qui peut faire dérivation, encore. Ailleurs, toujours, il faut être ici, on n’a pas le choix, nous y sommes, mais dans le même temps, la nécessité de l’ailleurs est permanente, elle nous accompagne. La grande douceur de ce texte réside finalement dans l’attente de l’inéluctable, dans cette maturation que l’on suit en cheminant dans l’apprentissage amoureux. Ici point de labyrinthe, mais une route presque droite, évidente, sinueuse.
Le romancier maîtrise parfaitement son sujet, ses effets, la construction de son texte. Livre de l’oralité, il la représente. L’effet de style est banni, l’auteur est dans la retenue, comme pour ne froisser personne, il considère ses personnages avec délicatesse, les aime. Personne n’est maltraité. Si dans ce quartier pauvre, l’entraide est la règle, De Luca fait de même, il accompagne ses personnages en les aidant à s’envoler de ce quartier si chéri, si maudit. Ce texte est donc un livre de paix, fait d’empathie, empreint d’une poésie qui s’offre à chaque page. La dureté aurait pu nous être livrée cruelle, remercions De Luca de nous la restituer de sa voix apaisée.
Yves Le Moing, Rochefort, 43 ans





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